Le scat, de Louis Armstrong à Ella Fitzgerald : origines et premiers pas

D'où vient le scat, ce que l'on sait vraiment de « Heebie Jeebies » (1926), Cab Calloway, Ella Fitzgerald, et la méthode que les pédagogues proposent pour débuter.

Le scat, c’est improviser avec la voix sur des syllabes qui ne veulent rien dire, comme un trompettiste improvise avec son instrument. Il n’est pas né d’un seul disque, mais c’est « Heebie Jeebies », enregistré par Louis Armstrong et son Hot Five à Chicago le 26 février 1926, qui l’a fait entrer dans l’oreille du grand public. Pour s’y mettre, les pédagogues proposent presque tous le même chemin : le rythme avant les notes, l’imitation à l’oreille, puis un blues de douze mesures.

Avant 1926 : le scat existait déjà

La version scolaire veut qu’Armstrong ait inventé le scat ce jour-là. Les spécialistes sont plus prudents. Ricky Riccardi, directeur des collections de recherche du Louis Armstrong House Museum depuis 2009, le dit clairement dans l’émission Fresh Air (NPR, janvier 2025) : on trouve sur disque d’autres exemples de chant sans paroles avant « Heebie Jeebies ». Il rappelle aussi que des musiciens se souvenaient d’Armstrong chantant ainsi dès 1920 sur les bateaux à roue avec Fate Marable, puis en 1924 à New York avec Fletcher Henderson.

Une fiche pédagogique de l’université de Pittsburgh présente pourtant le morceau comme le premier enregistrement commercial d’une chanson avec scat, tout en reconnaissant que la pratique était antérieure. Les deux affirmations ne se contredisent qu’en apparence. Ce que tout le monde accorde à ce disque, Riccardi le résume ainsi : c’est lui qui a « mis le scat sur la carte ».

Retenez que « Heebie Jeebies » a popularisé le scat sans l’avoir inventé.

« Heebie Jeebies » : ce qui est documenté, ce qui relève de la légende

Les faits d’abord. Le disque OKeh 8300 a été enregistré le 26 février 1926 à Chicago par le Hot Five dans sa formation d’origine : Louis Armstrong au cornet et au chant, Kid Ory au trombone, Johnny Dodds à la clarinette, Lil Armstrong au piano et Johnny St. Cyr au banjo.

Vient ensuite l’histoire que l’on raconte partout : Armstrong aurait laissé tomber sa feuille de paroles en pleine prise et, plutôt que de gâcher la cire, se serait mis à chanter des syllabes. Lui-même l’a racontée dans un entretien à Esquire en 1951 : la feuille tombe, il enchaîne en scat comme si de rien n’était, et l’équipe d’enregistrement décide de garder la prise. Le critique Gary Giddins, cité par la fiche de Pittsburgh, doute qu’Armstrong ait improvisé par accident.

Riccardi, lui, apporte deux éléments en faveur du récit : le banjoïste Johnny St. Cyr a confirmé l’épisode de la feuille, et l’on entend dans le premier chorus chanté un passage confus qui ressemble à des paroles perdues. Il ajoute que le producteur d’OKeh, E. A. Fearn, a choisi de « tenter le coup » avec cette prise imparfaite, et qu’Armstrong lui attribuait le mot même de « scat ».

À l’écoute, ce qui frappe, c’est l’aisance rythmique du chorus : rien ne sonne comme un musicien paniqué. Que la feuille soit tombée ou non, la phrase est celle d’un trompettiste qui chante.

Gardez l’anecdote pour ce qu’elle est : un récit confirmé par deux témoins, mais qui n’explique pas la maîtrise que l’on entend.

Cab Calloway et le « hi-de-ho »

Cinq ans plus tard, le scat devient un spectacle. D’après la notice de NPR publiée pour le centenaire de Cab Calloway (né en 1907), c’est dans un club de Chicago qu’il rencontre Louis Armstrong, qui lui apprend à chanter en scat. En 1931, avec son manager Irving Mills, il signe « Minnie the Moocher », dont NPR indique qu’il s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires.

Le premier enregistrement, Brunswick 6074, date du 3 mars 1931 à New York. Le refrain, sous-titré « The Ho-De-Ho Song » sur ce premier disque, enchaîne des phrases de syllabes que l’orchestre reprend derrière Calloway. C’est un scat simple, presque une comptine, et c’est justement pour cela qu’il est utile à qui débute : il montre qu’une syllabe bien placée vaut mieux qu’une cascade de notes.

Écoutez Calloway pour comprendre que le scat commence par le jeu, pas par la virtuosité.

Ella Fitzgerald, du swing au bebop

Avec Ella Fitzgerald, le scat devient un langage d’improvisation complet. Sa biographie sur JazzStandards.com retient trois jalons : « Flying Home », enregistré en 1945 avec l’orchestre de Vic Schoen et publié en 1947, présenté comme un tour de force de scat ; ses versions de 1947 de « Oh, Lady Be Good » et de « How High the Moon », devenues des classiques ; et un scat de plus en plus nourri de bebop à partir du milieu des années 1940. Elle quitte Decca pour Verve, le label de Norman Granz, en 1955.

TitreInterprèteAnnéeDisque, labelCe qu’on y écoute
« Heebie Jeebies »Louis Armstrong and His Hot Five192678 tours OKeh 8300le chorus de syllabes, le phrasé de trompettiste
« Minnie the Moocher »Cab Calloway and His Orchestra193178 tours Brunswick 6074le refrain de syllabes repris par l’orchestre
« Blue Skies »Ella Fitzgerald1958Irving Berlin Song Book, Verveun scat swing après l’exposé du thème
« How High the Moon »Ella Fitzgerald1960Mack the Knife: Ella in Berlin, Verveun long scat en public, avec citations
« Autumn Leaves »Sarah Vaughan1982Crazy and Mixed Up, Pabloun scat en petite formation, tardif et intact

L’album de Berlin a été enregistré le 13 février 1960 à la Deutschlandhalle, avec Paul Smith au piano, Jim Hall à la guitare, Wilfred Middlebrooks à la contrebasse et Gus Johnson à la batterie. C’est par lui que je conseille de commencer : le scat de « How High the Moon » dure plusieurs minutes et l’on y entend Ella citer d’autres morceaux au fil de l’improvisation, ce qui montre comment une chanteuse puise dans une mémoire de mélodies.

Mack the Knife: Ella in Berlin · Ella Fitzgerald

vinyle

Lien commercial

Une distinction utile au passage : le scat n’est pas le vocalese. JazzStandards.com définit le vocalese comme l’art de poser des paroles sur des solos instrumentaux déjà improvisés, ce que faisaient Lambert, Hendricks & Ross. Le scat, lui, invente la ligne et se passe de mots.

Commencez l’écoute par Ella à Berlin, puis remontez vers Armstrong : vous entendrez d’où vient chaque syllabe.

Débuter : la méthode que proposent les pédagogues

Il n’existe pas de raccourci, mais les méthodes publiées se ressemblent beaucoup. Bob Stoloff, alors directeur adjoint du département voix de Berklee, en a détaillé une dans le magazine Berklee Today (hiver 2010). Ses étapes, dans l’ordre :

  1. Traiter la voix comme un instrument. Les lèvres et la langue articulent, le larynx règle la hauteur, la bouche façonne le timbre.
  2. Apprendre les syllabes à l’oreille, sans hauteur de note. Des rythmes parlés en appel et réponse, avec un balancement swing.
  3. Placer les accents. Accentuer les notes avant et après un silence en changeant de voyelle, et la première note d’une liaison.
  4. Ajouter des triolets. Selon Stoloff, des solos faits seulement de noires et de croches régulières sonnent « sages » et limités.
  5. Dialoguer à deux. Question et réponse en phrases de deux mesures, en se regardant.
  6. Construire un solo sur un blues de douze mesures. Trois phrases de quatre mesures, avec un début, un milieu et une fin.
  7. Introduire les notes ensuite. D’abord des motifs sur les gammes majeure et pentatonique, puis des grilles d’accords.

Côté syllabes, il propose de partir de « a », « ou » et « i », des attaques en B et en D, et d’un « dn » très court pour les notes fantômes, avant d’inventer les siennes. Son livre Scat! Vocal Improvisation Techniques (Music Sales America, diffusé par Hal Leonard) reprend cette démarche avec des solos transcrits et des enregistrements d’appel et réponse.

D’autres manuels insistent sur la transcription : Jazz Singing: Developing Artistry and Authenticity de Diana Spradling (Sound Music Publications, 2007) analyse six solos de scat complets pour en dégager des éléments communs. L’idée est la même : chanter avec le disque, imiter, puis s’en détacher.

Pour le choix des morceaux, un blues ou un standard à la grille simple suffit. Notre sélection de standards pour débuter le chant jazz en propose plusieurs, et « Summertime » y figure justement pour sa couleur pentatonique.

Travaillez le rythme des syllabes plusieurs semaines avant de chercher les bonnes notes.

L’essentiel

  • Le scat existait avant 1926 ; « Heebie Jeebies » (OKeh 8300, Chicago, 26 février 1926) l’a popularisé.
  • L’histoire de la feuille tombée vient d’Armstrong lui-même et de Johnny St. Cyr ; des critiques en doutent.
  • Cab Calloway en a fait un spectacle avec « Minnie the Moocher » en 1931.
  • Ella Fitzgerald en a fait un langage d’improvisation complet ; Ella in Berlin (1960) est la meilleure porte d’entrée.
  • Pour débuter : rythme parlé, appel et réponse, blues de douze mesures, puis les notes.

Une fois les syllabes en bouche, il reste à les essayer devant un orchestre : notre guide de la jam session vocale à Paris explique comment s’y prendre, et la rubrique Voix raconte ceux qui ont ouvert la voie.

En tant que Partenaire Amazon, yvescarini.com réalise un bénéfice sur les achats remplissant les conditions requises.

C

Claire

Claire, chanteuse amateur, fréquente les clubs de jazz parisiens et collectionne les enregistrements des standards.