Nat King Cole a d’abord été un pianiste de jazz, chef d’un trio sans batterie formé à Los Angeles fin 1937 ou début 1938, avant de devenir l’une des voix les plus douces du disque américain. Le passage se fait chez Capitol entre 1943 et 1951 : le chanteur prend peu à peu la place du pianiste, jusqu’à ce qu’il cesse de jouer du piano sur ses disques. Ce qui suit retrace ce chemin, puis propose un guide d’écoute de dix enregistrements dont la date, le label et les musiciens ont été vérifiés.
Un pianiste avant tout
Nathaniel Adams Coles naît le 17 mars 1919 à Montgomery, en Alabama, fils d’un pasteur baptiste. Sa famille s’installe à Chicago quand il a environ quatre ans, rapporte Encyclopedia.com. Son modèle au piano est Earl « Fatha » Hines, dont la « force motrice » le séduit.
En 1936, il enregistre pour la série Sepia de Decca avec les Solid Swingers, l’orchestre de son frère Eddie. L’année suivante, il part en tournée avec une reprise de la revue Shuffle Along, qui fait faillite à Long Beach, en Californie. Il reste sur la côte Ouest. Fin 1937 ou début 1938, au Sewanee Inn de Los Angeles, il monte un groupe avec Oscar Moore à la guitare, Wesley Prince à la contrebasse et Lee Young à la batterie. Lee Young manque la soirée d’ouverture, et c’est en formule piano, guitare, contrebasse que le trio se fera connaître. Le patron du club, Bob Lewis, surnomme le pianiste « King Cole ».
Écoutez Nat King Cole comme un pianiste d’abord : la voix vient de là.
Le King Cole Trio, laboratoire de la voix
Le trio enregistre d’abord pour Decca. La fiche Discogs du 78 tours Decca 8520 (daté de 1941) réunit « Sweet Lorraine » chanté par Cole, avec Oscar Moore et Wesley Prince. Il le réenregistrera en 1956.
Capitol est fondé en 1942 par Glenn Wallichs, Johnny Mercer et Buddy DeSylva, et le trio y signe en 1943. Le premier grand succès, « Straighten Up and Fly Right », est cosigné par Cole et Irving Mills selon Discogs (Capitol 154, avec Johnny Miller, qui a remplacé Prince parti à l’armée). Les sources datent ce succès de 1943 ou 1944.
Ce qui frappe à l’écoute de ces faces, c’est l’équilibre. La voix ne domine pas : elle est un quatrième instrument, posée sur la guitare de Moore, et le piano répond à chaque phrase. Je conseille d’écouter un morceau du trio en se concentrant sur la main droite de Cole, puis une seconde fois sur sa voix : on entend la même légèreté dans les deux.
Ne séparez pas le chanteur du pianiste dans les années 1940 : ils phrasent ensemble.
Le passage à la voix : cordes et orchestre (1946-1951)
Le changement s’entend disque après disque.
- « The Christmas Song », 1946. Écrite par Mel Tormé et Robert Wells, enregistrée le 19 août 1946 à la station WMCA de New York (Capitol 311), d’après Discogs. Encyclopedia.com note que c’est le premier enregistrement du trio avec des cordes, et qu’il met Cole en avant comme chanteur.
- « Nature Boy », 1948. Chanson d’eden ahbez, enregistrée le 22 août 1947 aux Radio Recorders d’Hollywood, orchestre dirigé par Frank De Vol, publiée en mars 1948 (Capitol 15054), selon Discogs. Le trio est encore là, mais derrière l’orchestre.
- « Mona Lisa », 1950. Enregistrée le 11 mars 1950 chez Capitol à Los Angeles, orchestre de Les Baxter, pour le film Captain Carey, U.S.A. (Discogs).
- « Unforgettable », 1951. Chanson d’Irving Gordon, orchestre dirigé par Nelson Riddle (Capitol 1808), selon Discogs.
D’après Encyclopedia.com, Cole quitte le trio et cesse de jouer du piano sur ses disques en 1951, un an après « Mona Lisa ». C’est là qu’il devient pleinement ce qu’on appelle un crooner, au sens où l’entend notre article qu’est-ce qu’un crooner : une voix tout près du micro, portée par un orchestre.
Suivez ces quatre titres dans l’ordre : vous entendrez le pianiste s’effacer derrière le chanteur.
Guide d’écoute : dix enregistrements vérifiés
Les dates, labels et musiciens ci-dessous viennent des fiches Discogs citées en sources. Pour les quatre titres d’After Midnight, les dates sont celles des séances indiquées dans les notes de la fiche.
| Titre | Date | Support et label | Qui joue | Ce qu’il faut écouter |
|---|---|---|---|---|
| « Sweet Lorraine » | 78 tours daté de 1941 | Decca 8520 | Cole, Oscar Moore, Wesley Prince | Le trio d’origine, voix et piano à égalité |
| « Straighten Up and Fly Right » | 1943-1944 | Capitol 154 | Cole, Oscar Moore, Johnny Miller | Le swing du trio, voix de Moore et Miller en renfort |
| « The Christmas Song » | 19 août 1946 | Capitol 311 | Le trio | La première fois que la voix passe devant |
| « Nature Boy » | 22 août 1947, publié en 1948 | Capitol 15054 | Trio et orchestre de Frank De Vol | Le chanteur avec orchestre |
| « Mona Lisa » | 11 mars 1950 | Capitol 1010 | Orchestre de Les Baxter | La ballade de film |
| « Unforgettable » | 1951 | Capitol 1808 | Orchestre de Nelson Riddle | La voix seule, sans le piano |
| « Sweet Lorraine » | 15 août 1956 | After Midnight, Capitol W-782 | Trio (John Collins, Charles Harris, Lee Young) et Harry Edison, trompette | Le même standard, quinze ans plus tard |
| « Caravan » | 21 septembre 1956 | After Midnight, Capitol W-782 | Trio et Juan Tizol, trombone à pistons | Cole pianiste, en pleine forme |
| « Sometimes I’m Happy » | 24 septembre 1956 | After Midnight, Capitol W-782 | Trio et Stuff Smith, violon | Le dialogue voix et violon |
| « Stardust » | 1957 | Love Is the Thing, Capitol W-824 | Orchestre de Gordon Jenkins | La ballade lente avec cordes |
Une remarque sur « The Christmas Song » : la version que la Bibliothèque du Congrès a fait entrer au National Recording Registry en 2022 est l’enregistrement stéréo de 1961, comme le rappelle le Songwriters Hall of Fame. C’est elle qu’on entend le plus souvent ; celle de 1946 raconte mieux l’histoire.
Écoutez les deux « Sweet Lorraine » l’un après l’autre : 1941 et 1956 résument tout le parcours.
Quel disque acheter en premier ?
Je conseille After Midnight (Capitol, 1957). La fiche Discogs de l’édition originale (Capitol W-782, mono) indique un enregistrement à Hollywood en quatre séances, les 15 août, 14, 21 et 24 septembre 1956, chacune avec un invité différent autour du trio : Harry Edison, Willie Smith au saxophone alto, Juan Tizol et Stuff Smith. Les notes de pochette sont de Ralph J. Gleason. À mon écoute, c’est l’album où le pianiste et le crooner s’entendent le mieux, dans un cadre de jazz.
Si vous préférez le crooner avec orchestre, prenez Love Is the Thing (Capitol W-824, avril 1957), arrangé et dirigé par Gordon Jenkins, avec « When I Fall in Love », « Stardust » et « At Last ». Je n’ai pas vérifié quelles rééditions en vinyle ou en CD sont disponibles aujourd’hui : regardez la fiche Discogs de chaque édition avant d’acheter.
Achetez After Midnight d’abord ; gardez Love Is the Thing pour les soirs de pluie.
La voix après le trio
Les années 1950 font de Cole une vedette. NBC lui confie une émission de télévision en 1956, qui s’arrête au bout d’un an faute de sponsor, selon Encyclopedia.com. Il tourne aussi pour le cinéma, de China Gate (1957) à Cat Ballou (1965).
On lui diagnostique un cancer du poumon fin 1964. Il meurt le 15 février 1965 à l’hôpital St. John’s de Santa Monica, à 45 ans. En 1991, sa fille Natalie Cole chante avec lui une nouvelle version d’« Unforgettable », qui devient un grand succès.
Pour aller plus loin, la rubrique voix rassemble nos portraits de chanteurs, et la rubrique écouter nos conseils de disques.
Retenez que la douceur de cette voix est celle d’un musicien : elle ne force jamais, parce qu’elle sait où est le temps.
L’essentiel
- Nat King Cole (1919-1965) commence comme pianiste, influencé par Earl Hines.
- Le King Cole Trio, sans batterie, naît à Los Angeles fin 1937 ou début 1938.
- Chez Capitol, la voix prend le dessus : « The Christmas Song » (1946), « Nature Boy » (1948), « Unforgettable » (1951).
- En 1951, il cesse de jouer du piano sur ses disques.
- Premier disque à acheter : After Midnight (Capitol, 1957), le pianiste et le chanteur réunis.
Peu de chanteurs ont autant gagné en renonçant à leur premier instrument ; Nat King Cole est l’un des rares à n’y avoir rien perdu.
C
Claire
Claire, chanteuse amateur, fréquente les clubs de jazz parisiens et collectionne les enregistrements des standards.


