Un crooner est un chanteur de variétés qui chante à mi-voix, tout près du micro, pour donner à chaque auditeur l’impression qu’on s’adresse à lui seul. Le mot vient de l’anglais to croon, « chantonner, chanter à demi-voix ». Le style naît aux États-Unis dans la seconde moitié des années 1920, quand l’enregistrement électrique et la radio rendent enfin audible une voix douce. Rudy Vallée et Bing Crosby l’inventent, Frank Sinatra, Nat King Cole et Dean Martin le portent à son sommet, et Jean Sablon l’importe en France. Voici la définition, puis l’histoire, dates vérifiées à l’appui.
Crooner : la définition, et ce qu’elle ne dit pas
L’Office québécois de la langue française propose un équivalent français, « chanteur de charme », et le définit comme un chanteur de variétés dont l’interprétation utilise l’amplification pour créer une impression d’intimité et de langueur. La fiche ajoute deux nuances utiles. Le crooner est un type américain de chanteur de variétés, et tous les chanteurs de variétés ne sont pas des crooners. Le chanteur de charme s’en tient surtout aux chansons sentimentales, alors que le crooner peut sortir de ce répertoire.
Le mot central de cette définition, c’est l’amplification. On associe souvent le crooner au smoking, au verre de whisky, au répertoire des standards américains. Tout cela est venu après. Ce qui le définit d’abord, c’est une technique : chanter pour un micro et non pour le fond de la salle.
Un crooner se reconnaît à sa distance au micro, pas à son costume.
Le micro électrique change la manière de chanter (1925-1934)
Avant le micro, on enregistrait au cornet acoustique, et seules les voix puissantes passaient bien. L’histoire de l’ingénierie publiée par l’IEEE (ETHW, Electrical Recording) rappelle que Western Electric annonce son système d’enregistrement électrique en 1924, que Victor (« Orthophonic ») et Columbia (« Viva-tonal ») sont les premiers à l’utiliser, et que le micro et l’amplificateur ont rendu possibles les carrières de crooners aux voix douces, à l’opposé des voix fortes à la Caruso, qui sonnaient mieux en acoustique.
L’historienne Allison McCracken a consacré un livre entier à cette période, Real Men Don’t Sing (Duke University Press). Elle suit le crooning depuis ses origines dans le minstrel show jusqu’à devenir le son de micro des vedettes du disque, des chanteurs d’orchestre et de la radio, et date l’ascension et la chute des premiers crooners entre 1925 et 1934. Sa thèse : ces voix tendres ont dérangé, et la comparaison entre Rudy Vallée et Bing Crosby montre comment on a cherché à les « contenir ».
Rudy Vallée, né en 1901 dans le Vermont et mort en 1986, chante d’abord dans un mégaphone pour porter une voix légère. Selon la notice de Maine Music Online, il décroche en 1928 un engagement régulier au Heigh-Ho Club de New York, passe à la radio (WABC, puis le réseau NBC) et anime à partir de 1929 The Fleischmann’s Yeast Hour. Sa façon de phraser sert ensuite de modèle à Crosby, Sinatra et Perry Como.
Retenez la séquence : enregistrement électrique, radio, puis une génération de voix qui n’ont plus besoin de crier.
Bing Crosby, le micro comme instrument
Bing Crosby (né le 3 mai 1903, mort le 14 octobre 1977 sur un terrain de golf à Madrid) est le crooner fondateur. La biographie écrite par Gary Giddins pour la série American Masters (dossier de presse PBS) le décrit comme le premier chanteur à se servir du micro comme d’un instrument, pour faire passer des émotions subtiles et des nuances musicales.
Son parcours tient en quelques étapes. Il part de Spokane avec Al Rinker en 1925, entre dans l’orchestre de Paul Whiteman, où il forme les Rhythm Boys avec Rinker et Harry Barris. Son idole est Louis Armstrong. CBS lui donne une émission de radio quotidienne, Jack Kapp construit Decca autour de lui, NBC lui confie le Kraft Music Hall. Dans une radio dominée par des voix déclamatoires, écrit Giddins, Crosby sonne comme le voisin d’à côté.
Les chiffres donnent l’échelle : un Oscar du meilleur acteur pour Going My Way (1944), le premier Grammy pour l’ensemble de sa carrière en 1962, et un « White Christmas » que le Guinness crédite de plus de 50 millions d’exemplaires vendus.
Pour comprendre le crooning, commencez par Crosby : tout ce qui suit lui répond.
Sinatra, Nat King Cole, Dean Martin : trois façons d’être crooner
Après la guerre, le crooner devient une figure centrale du disque américain, et chacun de ces trois chanteurs y arrive par une porte différente. Le tableau ci-dessous résume ce que j’ai pu vérifier.
| Chanteur | Point de départ | Tournant documenté | Enregistrement pour commencer |
|---|---|---|---|
| Frank Sinatra | Chanteur d’orchestre : Harry James (février 1939), Tommy Dorsey (janvier 1940) | Signe chez Capitol après la rupture avec Columbia en 1952 ; première séance avec l’arrangeur Nelson Riddle le 30 avril 1953 | « I’ve Got the World on a String » (Capitol, 1953) |
| Nat King Cole | Pianiste et chef du King Cole Trio, formé à Los Angeles fin 1937 ou début 1938 | Chanteur avec orchestre chez Capitol : « Nature Boy » (1948), « Unforgettable » (1951, Nelson Riddle) | « Unforgettable » (Capitol 1808, 1951) |
| Dean Martin | Dino Crocetti, né en 1917 à Steubenville (Ohio) ; duo comique avec Jerry Lewis de 1946 à 1956 | Rejoint Reprise, le label de Sinatra, en 1962 ; « Everybody Loves Somebody » numéro 1 en août 1964 | « That’s Amore » (Capitol, 1953) |
Sources du tableau : HistoryNet pour Sinatra, Encyclopedia.com et Discogs pour Cole, Encyclopedia.com pour Martin, qui disait lui-même : « I learned from Crosby ».
Si vous ne deviez écouter qu’un seul des trois, je conseille Sinatra période Capitol : c’est là que le chanteur et l’arrangeur travaillent comme un duo. La séance de janvier 1956 qui donne Songs for Swingin’ Lovers!, enregistrée en six jours au Studio A de Capitol, est décrite par HistoryNet comme le sommet de la collaboration avec Riddle. Pour le versant nocturne, voyez notre écoute guidée d’In the Wee Small Hours. Le cas de Nat King Cole est à part, puisqu’il a d’abord été un pianiste de jazz de premier plan : il a sa propre page, Nat King Cole, du trio à la voix.
Sinatra phrase, Cole caresse, Martin s’amuse : choisissez votre porte d’entrée.
La lignée française : de Jean Sablon aux chanteurs de charme
En France, le crooning arrive par Jean Sablon (1906-1994). L’Encyclopædia Universalis situe en 1933, en Californie, sa découverte du micro, qui amplifie sa voix sans lui faire perdre son intimité. Les Américains le surnomment « the French Crosby ». À son retour, il impose le micro sur scène, ce que personne n’avait fait avant lui, selon Le Petit Journal. La RTBF rappelle le prix payé : les traditionalistes le surnomment « le chanteur sans voix ». Son titre emblème, « Vous qui passez sans me voir », est signé Charles Trenet et Johnny Hess.
Après lui, le mot « crooner » colle à d’autres voix françaises. L’AFP, reprise par le Mail & Guardian, présente Henri Salvador comme un « French crooner » à sa mort en 2008. La notice des bibliothèques de Paris parle de Sacha Distel comme « du chanteur variété, du crooner ». L’Irish Times écrit d’Aznavour que son style personnel était celui d’un crooner, porté par un big band aux couleurs jazz. Le détail de cette lignée, avec un tableau daté, est dans notre article sur les crooners français.
En France, le crooner a souvent été un guitariste ou un homme de music-hall avant d’être une voix de micro.
Crooner français actuel : qui porte le mot aujourd’hui ?
C’est la question que pose la requête « crooner français actuel », et la réponse honnête est mince : je n’ai pas trouvé de source de référence (encyclopédie, grand quotidien, label) qui désigne un chanteur français en activité comme le crooner de sa génération. Le mot circule surtout dans les programmes de clubs et les affiches de concerts, ce qui en dit plus sur un répertoire que sur une carrière.
Le dernier exemple bien documenté est récent. Yves Carini, né le 22 septembre 1963 et mort le 16 janvier 2024, présenté comme « le crooner français », a enregistré en août 2017 les voix de The Way You Are aux Capitol Studios d’Hollywood, sous la direction de l’arrangeur Jorge Calandrelli, avant un enregistrement d’orchestre à Paris en février 2018. Sa biographie retrace ce parcours.
Pour juger vous-même une voix d’aujourd’hui, trois critères d’écoute suffisent. La voix reste-t-elle près du micro dans les passages lents, au lieu de pousser ? Le texte est-il dit, presque parlé, plutôt que projeté ? Le tempo laisse-t-il de la place à la respiration ? Si oui aux trois, vous êtes chez un crooner, quel que soit le costume.
Écoutez la distance au micro : c’est le seul critère qui ne trompe pas.
L’essentiel
- Un crooner chante à mi-voix pour un micro ; le mot vient de to croon, « chanter à demi-voix ».
- Le style naît avec l’enregistrement électrique (système Western Electric annoncé en 1924) et la radio.
- Rudy Vallée ouvre la voie dès 1928, Bing Crosby fait du micro un instrument.
- Sinatra, Nat King Cole et Dean Martin en sont les grandes figures d’après-guerre.
- En France, Jean Sablon découvre le micro en 1933 ; Salvador, Distel et Aznavour ont été décrits comme crooners.
Un siècle plus tard, la règle de Crosby tient toujours : on ne chante pas plus fort, on chante plus près.
C
Claire
Claire, chanteuse amateur, fréquente les clubs de jazz parisiens et collectionne les enregistrements des standards.
