« Les crooners français, de Jean Sablon à aujourd’hui »

"Les crooners français, de Jean Sablon (le micro dès 1933) à Henri Salvador, Sacha Distel et Charles Aznavour : qui les sources décrivent comme crooners, et quoi écouter."

Le premier crooner français est Jean Sablon, qui découvre le micro en Californie en 1933 et l’impose ensuite sur les scènes françaises. Après lui, les sources de référence et la presse rangent dans cette famille Henri Salvador, Sacha Distel et Charles Aznavour, trois artistes venus du jazz, de la guitare ou du music-hall. Yves Montand, souvent cité, relève d’une autre tradition, on verra pourquoi. Pour chaque nom, seul ce qu’une source ouverte confirme est retenu, et les contradictions entre sources sont signalées.

Ce qui fait un crooner français

L’Office québécois de la langue française donne pour équivalent de crooner « chanteur de charme » : un chanteur de variétés qui utilise l’amplification pour créer une impression d’intimité. La même fiche précise que le crooner est un type américain. Le crooner français est donc, dès l’origine, une importation : un chanteur qui a écouté Bing Crosby et décidé de chanter pour le micro plutôt que pour le dernier rang.

Cela donne un critère simple pour trier les noms. Un chanteur de charme à la française n’est pas forcément un crooner s’il projette sa voix comme au music-hall d’avant-guerre. À l’inverse, un chanteur venu du jazz qui murmure un standard l’est, même s’il ne porte pas de smoking. La définition générale et l’histoire américaine sont détaillées dans notre article qu’est-ce qu’un crooner.

Classez un chanteur parmi les crooners à sa façon d’utiliser le micro, pas à son répertoire.

Jean Sablon, le premier à chanter au micro

Jean Sablon naît le 25 mars 1906 à Nogent-sur-Marne et meurt le 24 février 1994 à Cannes-La Bocca, selon l’Encyclopædia Universalis. Avant le micro, il a déjà une carrière : partenaire de Mistinguett au Casino de Paris, il chante « Puisque vous partez en voyage » puis « Le Petit Chemin » avec Mireille au début des années 1930, accompagné à l’occasion par Django Reinhardt et Stéphane Grappelli. Selon Le Petit Journal, il était déjà venu chanter à Rio en 1928, à 22 ans, avec la troupe des Bouffes Parisiens.

Le tournant date de 1933 : en Californie, il découvre le micro, qui amplifie sa voix sans lui retirer son intimité. Il devient un chanteur de disque et de radio, et les Américains l’appellent « the French Crosby ». À son retour en France, il impose le micro sur scène, ce que personne n’avait fait avant lui selon Le Petit Journal. La RTBF rappelle que le procédé divise : les traditionalistes le surnomment « le chanteur sans voix ».

Sa chanson emblème, « Vous qui passez sans me voir », est signée Charles Trenet et Johnny Hess. Attention à la date : la RTBF la place en 1936, Universalis en 1939. Faute de pouvoir trancher sur pièces, cet article garde les deux dates en vue. La suite de sa carrière est largement américaine : la revue Streets of Paris à Broadway avec Carmen Miranda, puis un retour à Paris en 1945 accueilli avec réticence, et un vrai retour en grâce en 1950 au Théâtre de l’Étoile.

Commencez par « Vous qui passez sans me voir » : c’est le crooning français à l’état natif.

Henri Salvador et Sacha Distel : la guitare d’abord

Les deux hommes sont liés : Sacha Distel a pris des cours de guitare avec Henri Salvador, note Universalis.

Henri Salvador naît le 18 juillet 1917 à Cayenne. Selon Universalis, il achète sa première guitare en 1934 pour suivre la voie de Django Reinhardt, avec qui il jouera ensuite, et rejoint en 1940 les Collégiens de Ray Ventura pour une tournée en Amérique du Sud. Il travaille avec Boris Vian sur certains des premiers rock’n’roll français, et sa chanson « Dans mon île » a inspiré Antonio Carlos Jobim au moment où naît la bossa nova, selon la dépêche reprise par le Mail & Guardian, qui le présente comme un « French crooner ». En 2000, il publie Chambre avec vue, un album intime. Il meurt à Paris le 13 février 2008, à 90 ans.

Sacha Distel (1933-2004), neveu de Ray Ventura, est d’abord un guitariste de jazz : premier guitariste amateur de France en 1951, il enregistre avec Lionel Hampton en 1955 et participe à un disque du Modern Jazz Quartet en 1956. « Scoubidou » (1958) le rend célèbre et l’emmène jusqu’à l’Ed Sullivan Show. Sa chanson « La Belle Vie » (1964) sera reprise par Frank Sinatra. Universalis l’appelle « chanteur de charme » ; la notice des bibliothèques de Paris parle franchement « du crooner ».

Pour Salvador, écoutez Chambre avec vue ; pour Distel, cherchez le guitariste de jazz derrière le chanteur de variétés.

Charles Aznavour et Yves Montand : le cas du music-hall

Charles Aznavour (né le 22 mai 1924 à Paris, mort en 2018) vient du music-hall, mais son premier duo avec Pierre Roche avait un répertoire « très inspiré par le swing et le jazz », écrit Universalis. L’Irish Times, à sa mort, le surnomme le « Frank Sinatra français » et écrit que son style personnel était celui d’un crooner, porté par un big band aux couleurs jazz. Le quotidien rappelle son duo avec Sinatra sur « You Make Me Feel So Young », pour l’album Duets de 1993.

Yves Montand est un cas différent. Né le 13 octobre 1921 en Toscane, épaulé par Édith Piaf, triomphant au music-hall de l’Étoile en 1953, il emprunte aux musiques populaires américaines et soigne en 1945 une image de scène « à l’américaine », selon Universalis. Mais aucune des sources de référence consultées ici ne le range parmi les crooners : c’est un chanteur de music-hall qui projette, et c’est très bien ainsi. Son lien avec le monde des crooners passe surtout par « Les Feuilles mortes », dont nous racontons l’histoire, jusqu’à « Autumn Leaves ».

Gardez Aznavour dans la liste, laissez Montand dans celle du music-hall : les deux se respectent mieux ainsi.

Chronologie des crooners français

ChanteurDatesVenu deRepère vérifiéDésigné crooner par
Jean Sablon1906-1994Revue, Casino de ParisDécouvre le micro en Californie en 1933Universalis (« the French Crosby »), Le Petit Journal
Henri Salvador1917-2008Guitare, orchestre de Ray Ventura (1940)Chambre avec vue (2000)Dépêche reprise par le Mail & Guardian (2008)
Charles Aznavour1924-2018Music-hall, duo avec Pierre RocheDuo avec Sinatra sur Duets (1993)The Irish Times (2018)
Sacha Distel1933-2004Guitare jazz« Scoubidou » (1958), « La Belle Vie » (1964)Bibliothèques de Paris
Yves Carini1963-2024Jazz vocalVoix de The Way You Are aux Capitol Studios (2017)Biographie officielle

Ce tableau montre une constante : presque tous sont arrivés au micro par un instrument ou par le jazz. C’est la vraie différence avec le chanteur de charme de music-hall.

Lisez la colonne « Venu de » : elle explique mieux le style que n’importe quelle étiquette.

Et aujourd’hui ?

Le dernier nom du tableau est le plus proche de nous. Yves Carini, né le 22 septembre 1963 et mort le 16 janvier 2024, a grandi dans la musique : son père, Jeff Carini, était le plus jeune compositeur de l’équipe d’Yves Montand. Il publie Un été parisien en 2005 et Midnight Rendez Vous en 2007, tous deux chez Nocturne, puis enregistre les voix de The Way You Are en août 2017 aux Capitol Studios d’Hollywood, avec l’arrangeur Jorge Calandrelli. Sa biographie et sa discographie donnent le détail.

Pour les chanteurs en activité, la liste s’arrête là, faute de source solide. Le mot « crooner » apparaît beaucoup sur les affiches de clubs, mais aucune encyclopédie ni aucun grand journal consultés pour cet article ne désigne un chanteur français actuel comme l’héritier de Sablon. C’est une limite de cet article, pas un jugement sur ceux qui chantent aujourd’hui.

Pour les voix actuelles, fiez-vous à vos oreilles et aux trois critères : micro proche, texte dit, tempo qui respire.

L’essentiel

  • Jean Sablon est le premier crooner français : il découvre le micro en 1933 et l’impose sur scène.
  • Henri Salvador et Sacha Distel, deux guitaristes liés par des cours de guitare, sont décrits comme crooners.
  • Charles Aznavour a été comparé à Sinatra et décrit comme crooner par la presse internationale.
  • Yves Montand relève du music-hall ; aucune source de référence ne le classe parmi les crooners.
  • Yves Carini a prolongé la tradition jusqu’en 2024, de Nocturne aux Capitol Studios.

Le crooner français a toujours été un peu américain, et c’est sans doute pour cela qu’il chante si bien les chansons de Paris.

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Claire

Claire, chanteuse amateur, fréquente les clubs de jazz parisiens et collectionne les enregistrements des standards.