« Les Feuilles mortes » est née sans paroles : Joseph Kosma l’écrit en 1945 comme pas de deux du ballet Le Rendez-vous de Roland Petit, sur un argument de Jacques Prévert. Le film Les Portes de la nuit de Marcel Carné lui donne ses mots et la voix d’Yves Montand en 1946, Johnny Mercer en fait « Autumn Leaves » en 1950, et le jazz s’en empare au point qu’on en compte aujourd’hui environ 1 400 versions. Voici les étapes vérifiées, puis les enregistrements à écouter dans l’ordre.
D’un ballet de 1945 à un film de 1946
L’étude la plus détaillée sur la chanson, publiée par Philippe Baudoin dans le Jazz Research Journal de Columbia, rappelle que la mélodie était d’abord une musique de danse. Roland Petit la présente en 1945, sans paroles, dans Le Rendez-vous. Le dépôt de droits date du 27 février 1946, la première édition, chez Enoch à Paris, de 1947.
Entre-temps, Marcel Carné reprend l’air dans Les Portes de la nuit (1946), où Yves Montand l’introduit à l’écran, selon le JazzStandards.com. Baudoin note un détail savoureux : Marlene Dietrich, pressentie pour le film, avait décliné.
Les deux auteurs sont alors au milieu de leur vie : Kosma est né le 22 octobre 1905 (il meurt le 7 août 1969), Prévert le 4 février 1900 (il meurt le 11 avril 1977).
Retenez que la chanson est d’abord une mélodie de ballet : les paroles de Prévert sont venues ensuite.
Un succès lent en France
Le film n’a pas fait de la chanson un tube. Toujours selon Baudoin, Cora Vaucaire est la première à la chanter en public et l’enregistre en janvier 1948 chez Le Chant du Monde (à moins que Jacques Douai ne l’ait précédée en 1947, la source laisse la question ouverte). Montand, lui, la chante pendant quatre ans « sans aucun succès », et ce n’est qu’en 1953 qu’il la rend populaire.
Son enregistrement de référence date pourtant de mai 1949, chez Odéon, avec l’orchestre de Bob Castella, d’après la notice de MusicWeb International consacrée à une réédition. Juliette Gréco l’inscrit à son répertoire en 1950. Montand reste le visage de la chanson, mais il n’est pas un crooner au sens strict, ce que nous détaillons dans notre article sur les crooners français.
Écoutez Montand en 1949 pour entendre la chanson telle que Prévert l’a voulue, couplet compris.
Johnny Mercer et l’Amérique : « Autumn Leaves »
En 1950, l’éditeur Michael Goldsen demande à Johnny Mercer un texte anglais. La partition paraît la même année chez Ardmore Music à New York, et Mercer dira plus tard qu’aucune de ses chansons ne lui a rapporté autant. Son texte n’est pas une traduction, et il supprime le couplet d’origine, comme le souligne la médiathèque musicale de Paris. C’est pour cela que les versions américaines attaquent directement le refrain.
Jo Stafford signe le premier disque en anglais. La même année, Artie Shaw grave la première version jazz, le 5 octobre 1950 pour Decca, après une prise du 13 septembre écartée.
Le basculement vient pourtant d’un pianiste. En 1955, la version instrumentale de Roger Williams pour Kapp devient, selon la dépêche AP reprise à sa mort en 2011, le seul instrumental de piano à atteindre la première place du classement pop de Billboard, avec plus de 2 millions d’exemplaires. La même année, la chanson tient seize semaines en tête de l’émission Your Hit Parade. Un an plus tard, le film Autumn Leaves (Columbia Pictures, 1956) utilise au générique l’enregistrement de Nat King Cole.
Pour comprendre pourquoi les jazzmen ignorent souvent le couplet, partez du texte de Mercer, pas de celui de Prévert.
Pourquoi les jazzmen l’adorent : une grille d’école
Il a fallu près de dix ans pour que le morceau devienne un thème de jazz, observe JazzStandards.com, qui cite trois bonnes versions dès 1957 : Coleman Hawkins, Dizzy Gillespie et Duke Ellington. La raison tient dans l’harmonie, que Baudoin décrit précisément.
Le refrain, de seize mesures à l’origine, se joue aujourd’hui en 32 mesures, de forme AA’BC. Les sections A enchaînent un II-V-I en si bémol majeur puis un II-V-I en sol mineur, et le pont fait le chemin inverse. Le morceau se joue le plus souvent en sol mineur, alors que l’édition originale était en la mineur. Pour une chanteuse, cela veut dire une mélodie d’une dixième mineure, donc confortable, sur une grille que tout pianiste de jam connaît. Je le range parmi les premiers standards à travailler, et notre rubrique chanter y reviendra.
Si vous débutez, apprenez la grille en sol mineur : c’est la tonalité que les musiciens vous proposeront.
Le tableau des versions à connaître
Seules les versions dont la date, l’album et le label ont été vérifiés figurent ici.
| Artiste | Date d’enregistrement | Album ou support | Label |
|---|---|---|---|
| Cora Vaucaire | janvier 1948 | 78 tours | Le Chant du Monde |
| Yves Montand, orch. Bob Castella | mai 1949 | 78 tours | Odéon |
| Artie Shaw | 5 octobre 1950 | 78 tours | Decca |
| Roger Williams | 1955 | single | Kapp |
| Erroll Garner Trio | 19 septembre 1955 | Concert by the Sea | Columbia |
| Frank Sinatra, arr. Gordon Jenkins | 1957 | Where Are You? | Capitol |
| Cannonball Adderley, avec Miles Davis | 9 mars 1958 | Somethin’ Else | Blue Note |
| Bill Evans Trio | 28 décembre 1959 | Portrait in Jazz | Riverside |
| Sarah Vaughan | 1er et 2 mars 1982 | Crazy and Mixed Up | Pablo |
| Eva Cassidy | janvier 1996 | Live at Blues Alley | Blix Street |
Quelques précisions utiles. Sur Somethin’ Else, le morceau ouvre la face A, avec Hank Jones au piano, Sam Jones à la contrebasse et Art Blakey à la batterie, d’après la notice de la bibliothèque de l’East Carolina University. Portrait in Jazz a été enregistré aux Reeves Sound Studios de New York avec Scott LaFaro et Paul Motian, et la réédition CD ajoute une seconde prise en mono (notice ECU). Le concert de Garner a été capté à Carmel, en Californie (Critics at Large). Sarah Vaughan est accompagnée par Roland Hanna, Joe Pass, Andy Simpkins et Harold Jones (discographie de Michael Minn). Chez Sinatra, la chanson ouvre la face B (Music Direct), et Eva Cassidy la chante en neuvième position de son concert de Washington (Audiophile Audition).
Ce tableau suffit pour une première discothèque : il couvre la chanson française, le crooner, le jazz modal naissant et la voix.
Dans quel ordre écouter
Je conseille de commencer par Somethin’ Else. Le disque est signé Adderley, mais la présence de Miles Davis pèse sur chaque mesure, et la plage dure près de onze minutes. À l’écoute, on comprend vite ce qu’un soliste peut faire d’une grille aussi simple.
Somethin' Else · Cannonball Adderley
vinyle
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Passez ensuite à Bill Evans, en 1959, pour entendre l’inverse : à l’écoute, la contrebasse de LaFaro semble converser avec le piano plus qu’elle ne l’accompagne. Revenez alors à Montand, en 1949, pour retrouver le couplet et le texte de Prévert. Puis Sarah Vaughan, en 1982, pour une leçon de voix sur ce thème, avec Joe Pass à la guitare.
Portrait in Jazz · Bill Evans Trio
vinyle
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Gardez Eva Cassidy pour la fin. Sa version, enregistrée en concert dix mois avant sa mort, est la plus dépouillée de la liste. Pour d’autres parcours d’écoute, la rubrique écouter propose des discothèques complètes.
Commencez par Somethin’ Else (1958), terminez par Eva Cassidy (1996) : entre les deux, toute l’histoire de la chanson tient en cinq disques.
L’essentiel
- Mélodie de Joseph Kosma pour le ballet Le Rendez-vous (Roland Petit, 1945), paroles de Jacques Prévert pour Les Portes de la nuit (Carné, 1946).
- Premier disque : Cora Vaucaire, janvier 1948 ; version de Montand en mai 1949, chez Odéon.
- Texte anglais de Johnny Mercer en 1950, sans le couplet ; numéro un américain avec Roger Williams en 1955.
- Grille AA’BC en 32 mesures, le plus souvent en sol mineur : un standard d’école.
- Version à écouter en premier : Cannonball Adderley et Miles Davis, Somethin’ Else, Blue Note, 1958.
Une musique de ballet refusée par Marlene Dietrich et boudée quatre ans par le public est devenue la grille que chaque jam connaît par cœur : d’autres histoires de ce genre vous attendent dans la rubrique standards.
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C
Claire
Claire, chanteuse amateur, fréquente les clubs de jazz parisiens et collectionne les enregistrements des standards.
