« Fly Me to the Moon » : de « In Other Words » (1954) à Sinatra et Basie

« Fly Me to the Moon » s'appelait « In Other Words » en 1954. De Bart Howard et Kaye Ballard à Sinatra et Basie (1964), l'histoire vérifiée et les versions à écouter.

« Fly Me to the Moon » a été écrite en 1954 par Bart Howard sous le titre « In Other Words », comme une valse lente pour le cabaret new-yorkais où il jouait du piano. Kaye Ballard l’enregistre la première, en face B d’un 45 tours Decca, Peggy Lee impose son titre définitif, Joe Harnell en fait un succès bossa nova en 1962, et Frank Sinatra, avec Count Basie et un arrangement de Quincy Jones, la fixe pour de bon en 1964. Voici les étapes vérifiées et les versions à écouter.

Bart Howard, le pianiste du Blue Angel

Bart Howard n’est pas un auteur de Broadway. Selon sa biographie sur Apple Music, il est maître de cérémonie et pianiste d’entracte au Blue Angel, un cabaret de New York, de 1951 à 1959, et c’est en 1954 qu’il termine « In Other Words ». Il meurt en février 2004, à 88 ans, d’après NPR.

L’American Songwriter ajoute deux détails : Howard pensait à Cole Porter en l’écrivant, et c’est la chanteuse Felicia Sanders qui la présente au Blue Angel. Un éditeur lui demande de retoucher le texte, Howard refuse.

Retenez que la chanson est née dans un cabaret, en trois temps, bien loin du swing qu’on lui connaît.

Kaye Ballard, la première voix enregistrée (1954)

Le premier disque date du 2 avril 1954. Ce jour-là, Kaye Ballard enregistre pour Decca « Lazy Afternoon », la chanson qu’elle tient dans la comédie musicale The Golden Apple, et choisit « In Other Words » pour la face B. C’est la Library of Congress qui raconte cette séance, puisqu’elle a fait entrer ce 45 tours au National Recording Registry, dans la promotion annoncée le 14 mai 2026.

Ballard, alors âgée de 29 ans, se produit elle aussi au Blue Angel. La notice salue « la profondeur, la chaleur et l’émerveillement » de son interprétation, rare chez une artiste surtout connue pour la comédie. À l’écoute, c’est la version qui fait le mieux entendre la valse d’origine.

Écoutez Ballard avant toutes les autres : c’est la seule façon d’entendre la chanson telle que Howard l’a écrite.

Peggy Lee, Joe Harnell : le nouveau titre et la bossa nova

En 1960, Peggy Lee chante la chanson à l’Ed Sullivan Show et l’enregistre sur Pretty Eyes, un album Capitol de ballades arrangées et dirigées par Billy May, sorti le 14 octobre 1960 selon son site officiel. Le disque l’affiche encore sous le double titre « Fly Me to the Moon (In Other Words) ». Le public, lui, a déjà adopté le premier vers comme titre. D’après le Songwriters Hall of Fame, c’est Peggy Lee qui convainc Howard de rendre ce nom officiel, en 1963.

Entre-temps, la chanson a changé de rythme. À la fin de 1962, l’arrangeur Joe Harnell en tire un instrumental bossa nova pour Kapp, avec les guitaristes Al Caiola et Tony Mottola et le contrebassiste Milt Hinton, selon Space Age Pop. Le single atteint la 14e place du Billboard Hot 100 le 23 février 1963 (Songwriters Hall of Fame) et vaut à Harnell un Grammy, catégorie meilleure interprétation par un orchestre pour la danse, lors de la 5e cérémonie, selon Grammy.com.

Le titre « Fly Me to the Moon » vient du public et de Peggy Lee, pas de l’auteur : jusqu’en 1963, la chanson s’appelle officiellement « In Other Words ».

1964 : Sinatra, Basie et Quincy Jones

La version que tout le monde connaît ouvre It Might as Well Be Swing, le deuxième album de Sinatra avec Count Basie, publié chez Reprise (F/FS 1012) en août 1964, d’après la discographie Reprise de BSN Pubs et Universal Music. L’album monte à la 13e place du Billboard 200.

Le changement décisif est rythmique. Quincy Jones passe la chanson de 3/4 à 4/4 et l’écrit pour l’orchestre de Basie, explique American Songwriter, qui précise que Basie avait déjà enregistré un instrumental du morceau l’année précédente. Jones dirige aussi l’équipe d’arrangeurs du disque, à laquelle participe Billy Byers, selon The Second Disc.

Howard estimait qu’il existait déjà plus de 100 versions quand Sinatra l’a gravée ; on en comptait plus de 300 en 1995 (Songwriters Hall of Fame). Si vous voulez entendre l’autre Sinatra, celui des ballades de Capitol, notre écoute guidée d’In the Wee Small Hours fait le contraste.

Pour chanter ce standard, prenez le modèle de 1964 : un swing medium en quatre temps, pas la valse d’origine.

La chanson de la Lune

En 1969, pendant la mission Apollo 10, l’astronaute Gene Cernan emporte un magnétophone à cassette Sony TC-50 modifié, et la cassette contient le « Fly Me to the Moon » de Sinatra, raconte American Songwriter. La chanson repart avec Apollo 11, et Diana Krall la chante en 2009 pour les 40 ans du premier pas sur la Lune. Le Songwriters Hall of Fame résume : la version de 1964 est « étroitement associée aux missions Apollo ».

Sinatra la reprend sur scène avec Basie et Quincy Jones dans Sinatra at the Sands, enregistré au Copa Room du Sands de Las Vegas pendant la série de concerts du 26 janvier au 1er février 1966, selon le site officiel de Sinatra. La chanson y figure en face B. Le double album paraît chez Reprise en 1966 (BSN Pubs).

Retenez la date de 1969 : c’est la Lune qui a fait de la version Sinatra une chanson mondiale, cinq ans après sa sortie.

Les versions à écouter, dans l’ordre

ArtisteAnnéeAlbum ou supportLabel
Kaye Ballard1954 (2 avril)45 tours, face B de « Lazy Afternoon »Decca
Peggy Lee, arr. Billy May1960Pretty EyesCapitol
Joe Harnell1962single puis album Fly Me to the Moon and the Bossa Nova PopsKapp
Frank Sinatra et Count Basie, arr. Quincy Jones1964It Might as Well Be SwingReprise
Frank Sinatra et Count Basie, dir. Quincy Jones1966 (enregistré en public)Sinatra at the SandsReprise
Bobby Womack1968single Minit 32048Minit

Je conseille cet ordre-là : Ballard pour la valse, Peggy Lee pour la ballade lente, Harnell pour la bossa, puis Sinatra en studio et en public. Bobby Womack, dont le single atteint la 52e place pop et la 16e place R&B en 1968 selon MusicVF, montre ce qu’en fait la soul.

It Might as Well Be Swing · Frank Sinatra et Count Basie

CD

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Pour qui veut la chanter, gardez en tête que les deux versions de référence ne sont pas dans la même mesure : valse chez Ballard, quatre temps chez Sinatra. La rubrique chanter reviendra sur le choix de la tonalité.

Si vous ne deviez garder qu’un disque, prenez It Might as Well Be Swing (1964), puis comparez avec Kaye Ballard pour mesurer le chemin parcouru.

L’essentiel

  • Écrite en 1954 par Bart Howard, pianiste du Blue Angel, sous le titre « In Other Words ».
  • Premier disque : Kaye Ballard, Decca, 2 avril 1954, en face B ; inscrit au National Recording Registry en 2026.
  • Titre « Fly Me to the Moon » rendu officiel en 1963, à l’initiative de Peggy Lee.
  • Joe Harnell en bossa nova (Kapp, 1962) : 14e place du Hot 100 et un Grammy.
  • Sinatra, Basie et Quincy Jones, It Might as Well Be Swing, Reprise, 1964 : passage en 4/4 et version de référence.

Une valse de cabaret glissée en face B d’un 45 tours a fini sur une cassette en orbite lunaire ; d’autres trajectoires du même genre sont racontées dans la rubrique standards, à commencer par celle des « Feuilles mortes ».

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Claire

Claire, chanteuse amateur, fréquente les clubs de jazz parisiens et collectionne les enregistrements des standards.