« My Way » est une chanson française. Jacques Revaux en compose la musique en 1967 sous le titre « For Me », Claude François la reprend la même année en « Comme d’habitude », sur des paroles de Gilles Thibaut, et Paul Anka en écrit un texte anglais sans rapport avec l’original, que Frank Sinatra enregistre le 30 décembre 1968. Le single sort en 1969 et bat au Royaume-Uni un record de longévité dans les classements. Voici comment une rupture amoureuse est devenue un bilan de vie, et quelles versions écouter.
« For Me », la maquette refusée (1967)
Jacques Revaux l’a raconté à l’AFP en 2019, à 79 ans, dans un entretien repris par la RTBF. La première version s’appelait « For Me », chantée dans ce qu’il appelle son « anglais yaourt », et datait de 1967, quand il avait 27 ans.
La chanson a d’abord essuyé des refus. Selon La Libre Belgique, Mireille Mathieu, Michel Sardou, Hugues Aufray et Claude François lui-même l’avaient écartée, avant que Revaux ne la présente de nouveau à François, au bord de la piscine de son moulin de Dannemois, en 1967. Revaux, lui, nuance : François lui aurait dit que c’était son entourage, pas lui, qui avait refusé « For Me ».
Retenez que la mélodie de « My Way » existait avant Claude François, et qu’elle était déjà en anglais.
Claude François et Gilles Thibaut : une chanson de rupture
Claude François accepte de la chanter en la tirant vers sa propre histoire. La Libre rappelle qu’il sort d’une rupture avec France Gall, et le texte français décrit un couple qui s’use dans la routine. Gilles Thibaut en écrit les paroles, que François corrige. La chanson paraît en 1967 sur l’album du même nom, le premier de Disques Flèche, le label que François vient de fonder (La Libre).
Les crédits officiels ont une histoire. La fiche de la Sacem citée par l’AFP indique : « Compositeur : Claude François, Jacques Revaux. Auteur : Gilles Thibaut. » Revaux conteste la scène du film Cloclo où François prend la guitare pour finir la chanson, et regrette d’avoir « disparu (pour le grand public) de la signature ». Pour situer Claude François dans la lignée des chanteurs de charme, voyez notre article sur les crooners français.
Ne présentez pas « Comme d’habitude » comme une chanson sur la vieillesse : c’est l’histoire d’un couple qui s’éteint.
Paul Anka réécrit tout (1968)
Paul Anka entend la chanson en France. Les récits varient sur le lieu : un taxi parisien selon La Libre, des vacances dans le sud de la France selon Jazziz. Il rentre à Paris et acquiert les droits d’adaptation pour une somme symbolique d’un dollar, les compositeurs gardant la moitié des revenus de toute version qu’il produirait (Jazziz).
Le déclic vient d’un dîner en Floride où Sinatra dit vouloir quitter le métier. Anka écrit alors un texte anglais qui n’a rien à voir avec l’original, un homme qui fait le bilan de sa vie. Il dira avoir employé « des mots que je n’utiliserais jamais ». Revaux, beau joueur, le remercie dans l’entretien AFP : « Merci Monsieur Paul Anka. »
Un autre jeune auteur avait tenté sa chance avant lui. En 1968, l’éditeur de David Bowie lui demande un texte anglais : ce sera « Even a Fool Learns to Love », jamais retenu, selon Flashbak, qui relie cet échec à l’écriture de « Life on Mars? ».
Retenez qu’Anka n’a pas traduit : il a gardé la mélodie et changé le sujet.
Sinatra, le 30 décembre 1968, et le record britannique
Sinatra enregistre « My Way » le 30 décembre 1968, en une seule prise, selon Best Classic Bands. L’album My Way, produit par Don Costa et Sonny Burke, sort chez Reprise en mars 1969. Aux États-Unis, le single ne dépasse pas la 27e place.
Au Royaume-Uni, c’est autre chose. Selon l’Official Charts Company, la chanson passe 75 semaines dans le Top 40 à partir d’avril 1969, culmine à la 5e place et reste la meilleure vente britannique de Sinatra, avec 989 000 exemplaires.
Le paradoxe est connu : Sinatra ne l’aimait pas. Sa fille Tina, citée par Jazziz, rapporte qu’il la trouvait « complaisante et nombriliste ». Elle accompagne pourtant sa première retraite, qui dure environ deux ans.
Pour la version de référence, prenez Sinatra 1969 chez Reprise, et écoutez comment l’orchestre monte jusqu’au dernier refrain.
Les reprises qui comptent
| Artiste | Année | Album ou support | Label |
|---|---|---|---|
| Claude François | 1967 | Comme d’habitude | Disques Flèche |
| Frank Sinatra, prod. Don Costa et Sonny Burke | 1969 (enregistré le 30 déc. 1968) | My Way | Reprise |
| Nina Simone | 1971 | Here Comes the Sun | RCA Victor |
Nina Simone ferme Here Comes the Sun avec une version rapide, très éloignée de l’original, d’après Music Mania Records. C’est la version préférée de Revaux, « la plus belle recréation » selon lui (AFP). Sid Vicious enregistre la sienne en 1978, pour le film des Sex Pistols, et le single, paru après sa mort, atteint la 7e place britannique, selon Punktuation. Paul Anka s’en dit « flatté et amusé », et Revaux juge qu’il a su l’adapter à sa personnalité.
My Way · Frank Sinatra
vinyle
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Écoutez Nina Simone juste après Sinatra : c’est la meilleure démonstration de ce qu’une grande interprète peut faire d’une mélodie trop connue.
Dans quel ordre écouter
Je conseille de commencer par Claude François, en 1967, pour entendre le texte de Thibaut et la chanson de rupture. Passez à Sinatra, en 1969, puis à Nina Simone, en 1971. Gardez Sid Vicious pour la fin, comme un contrepoint : à l’écoute, c’est la seule version qui se moque ouvertement du monument. Pour comprendre ce qui sépare le chanteur de music-hall du crooner, notre article qu’est-ce qu’un crooner donne les repères.
Trois disques suffisent : François 1967, Sinatra 1969, Simone 1971.
L’essentiel
- Musique de Jacques Revaux, d’abord intitulée « For Me » (1967), refusée par plusieurs interprètes.
- « Comme d’habitude » : paroles de Gilles Thibaut, chantée par Claude François en 1967, premier album de Disques Flèche ; Sacem : compositeurs Claude François et Jacques Revaux.
- Paul Anka acquiert les droits d’adaptation et écrit un texte sans rapport avec l’original.
- Sinatra l’enregistre le 30 décembre 1968 ; 75 semaines dans le Top 40 britannique à partir d’avril 1969.
- À écouter après lui : Nina Simone, Here Comes the Sun, RCA Victor, 1971.
Le compositeur de l’hymne le plus chanté de Sinatra n’a même pas une photo avec lui, comme il le dit en riant à l’AFP ; d’autres histoires de standards attendent dans la rubrique standards, dont celle de « Fly Me to the Moon ».
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Claire
Claire, chanteuse amateur, fréquente les clubs de jazz parisiens et collectionne les enregistrements des standards.


